Les chimères d’Eva Chettle : Espèces en voie d’apparition

 

Par Souffle Chaud, webzine culturel incandescent

 

 

 

Un matin à Stains, un peu en retard, menés par le tic-tac de l’horloge, nous nous pressons, tel le Lapin Blanc d’Alice au Pays des Merveilles. Comme dans le roman de Lewis Carroll, nous nous apprêtons à découvrir un monde surprenant où nos repères vont être chamboulés. Ce monde n’est autre que le cabinet de curiosités d’Eva Chettle. Sur les étagères, une horde de créatures nous observe, nous fixe, et nous invite à passer de l’autre côté du miroir. Sur les conseils d’Eva, nous acceptons la traversée.

 

Collectionneuse d’os, de graines, de plumes et de toutes sortes d’éléments organiques, Eva est également nostalgique de l’esthétique d’antan, passionnée par l’histoire que peut raconter la matière. C’est dans cette optique que la jeune femme collectionne aussi les objets anciens auxquels elle voue une véritable passion. Dans son atelier, elle se sert de ces composants de base pour donner naissance à d’étranges chimères qui n’ont rien à envier aux Animaux Fantastiques que pourraient croiser Norbert Dragonneau lors de ses voyages.

 

 

 

 

Case départ

 

Depuis toujours, Eva est passionnée par les sciences naturelles. Ce sont notamment les insectes qui l’ont poussée à s’intéresser de plus près au fonctionnement de la nature et de ses mécanismes captivants. Elle se souvient que petite fille, elle pouvait passer des heures à observer une fourmi déplacer un bout de feuille ou attendre qu’un lézard sorte de sa grotte, fascinée par ces comportements instinctifs.

 

Eva : J’ai passé chaque été de mon enfance dans la région du Lot, où j’avais directement accès au monde animal et au monde végétal. Avec mon petit frère, on allait à la pêche aux larves de libellules, salamandres, et têtards dans la mare près de chez nous. Une fois rentrés à la maison, on les mettait dans un grand bocal et on passait la journée à les observer, tout en se prenant pour des apprentis scientifiques. Il y avait toujours la larve de libellule qui tuait tous les autres, sortant ainsi victorieuse de cette arène. C’est un peu comme ça que ma passion pour la faune et la flore a commencé, via un jeu de patience et d’observation.

 

 

 

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître, malgré cet attrait pour la nature, la formation académique d’Eva s’oriente vers une sphère artistique. En effet, la jeune femme poursuit ses études aux Beaux Arts, loin du milieu des sciences naturelles qu’elle affectionne tout particulièrement. Pour en savoir plus sur la biologie et emmagasiner un maximum de connaissances, elle se forme ainsi de manière autodidacte en lisant un nombre considérable d’ouvrages scientifiques. C’est ce parcours atypique qui lui permet de rejoindre le Museum d’Histoire Naturel de Paris à l’âge de 25 ans pour y mener à bien des missions de restauration et de moulage. Pendant son temps libre, elle en profite pour apprendre aux côtés de taxidermistes ou ostéologues professionnels les techniques pour nettoyer un animal mort, en extraire le squelette et faire le montage ostéologique.

 

Eva : Au Museum, j’ai appris comment nettoyer une carcasse. Un animal frais, c’est facile de le nettoyer sans que cela soit trop sale. On l’ouvre, la viande est encore rouge, ça ne pue pas trop, on gratte au scalpel. Mais quand l’animal est déjà en état de putréfaction, je préfère l’enterrer, en attendant que la nature fasse son travail. J’attends parfois trois mois, six mois voire un an et puis je déterre. Grâce à ces différentes techniques, j’ai pu nettoyer tous les os d’oiseaux que je possède. Le but final est d’avoir un os complètement propre, sans aucun reste de viande afin d’éviter toute attaque de mites ou d’insectes nécrophages. Comme je dors dans l’espace où je crée, c’est une étape à laquelle j’attache beaucoup d’importance.

 

 

 

 

Une colonie de bêtes curieuses

 

Comment est-ce que tu qualifies ta pratique ?

 

Eva : Si je devais donner un nom à ma pratique, je dirais que je fais de la sculpture d’assemblage.  Tout l’objectif derrière ma démarche est d’atteindre un résultat crédible, de produire des créatures plus vraies que nature. Cela requiert un certain niveau de précision et de minutie. Il suffit de regarder mes pièces de très près pour se rendre compte qu’il n’y a pas de colle ou de fil de fer qui dépasse. Pour faire en sorte que les gens se projettent et croient en ces êtres, il est important de laisser le moins d’indice de fixation possible.

 

D’où t’es venue cette idée de faire un bestiaire ?

 

Eva : L’idée de base m’est venue un peu par hasard. Et finalement, même dans l’assemblage, c’est toujours une question de hasard parce que ça dépend du matériel que j’ai sous la main. Ma première pièce, le Oigouille (mi-oiseau mi-grenouille), est un bon exemple de ces concours de circonstance grâce auxquels je transforme des trouvailles du hasard en nouvelles chimères. J’ai d’abord trouvé les pattes sur la carcasse d’un oiseau malchanceux, sur une plage de Ténérife. La pauvre grenouille, elle, s’est noyée dans la piscine ou je passais des vacances dans le Lot. Je l’ai retrouvée morte au petit matin, gonflée d’eau. Je l’ai mise au soleil toute une journée pour la faire sécher, elle s’est littéralement momifiée. Malheureusement pour elle, son aventure ne se termine pas là, car la nuit suivante, un rongeur lui a grignoté les pattes. Résultat, elle n’avait plus de pattes arrières et de mon côté, j’avais celles d’un oiseau…

 

 

 

 

Comment est-ce que tu arrives à trouver un équilibre entre les pièces ? Comment est-ce que tu mélanges les espèces tout en arrivant à un résultat plausible, une fusion presque naturelle ?

 

Eva : À partir du moment où je trouve deux morceaux qui fonctionnent ensemble, j’ai très souvent une idée qui me vient en tête rapidement pour créer une chimère. Par exemple, pour l’Arachnomarsupialis, je suis tombée sur un crâne de ragondin, j’ai mis les mandibules à l’envers et je me suis dit que ça fonctionnait plutôt bien. Progressivement, j’y ai ajouté des éléments jusqu’à obtenir le résultat final : des pinces de homard, des ailes d’oiseaux, le corps d’une araignée de mer, une mâchoire de chèvre, des bribes de langoustes, et pour finir, des hématites pour les yeux. Tant que je n’ai pas le bon matériel pour finir l’ensemble de la pièce, je ne colle pas les éléments entre eux. Je veux être sûre d’obtenir un résultat que je trouve convaincant.

 

Où trouves-tu le matériel qui te sert à fabriquer tes œuvres ?

 

Eva : C’est un travail de longue haleine qui se fait petit à petit. Le temps passe et au fil de mes balades, j’amasse, j’accumule ce qui me servira pour mes créations. À la campagne par exemple, je ramasse les carcasses ou les squelettes sur le bord des routes. J’ai également une amie taxidermiste qui me donne tous les éléments dont elle ne se sert pas. Et maintenant, comme toute ma famille et mes amis sont au courant de ma pratique, ils ont tendance à me fournir des éléments par-ci par-là. Quand ils ont des crânes ou des petits papillons morts qui ont échappés à l’aspirateur, ils me les offrent volontiers. En dernier recours, il m’arrive aussi d’aller dans certaines boutiques parisiennes pour acheter une pièce dont j’ai vraiment besoin pour finaliser un projet.

 

 

 

 

Archiver pour mieux raconter

 

Au-delà de l’aspect intrigant et esthétisant de sa démarche, Eva s’engage dans un processus scientifico-fantaisiste. Ce qui lui plaît dans la création d’êtres hybrides c’est le story-telling qu’elle crée autour, les anecdotes qu’elle compile, les récits qu’elle invente. Pour chaque chimère, l’artiste s’évertue à expliquer de manière didactique son lieu d’habitat, son alimentation, sont mode de locomotion, son mode de reproduction, et ses prédateurs. Toute la démarche repose sur une immersion dans ce monde parallèle, pour que de l’extérieur, le public ait l’impression de découvrir des animaux sur lesquelles il aurait pu potentiellement tomber dans une nature luxuriante.

 

 

 

 

Eva : Je me prends un peu pour un scientifique naturaliste, un botaniste , un entomologiste, parfois même un paléontologue, un passionné qui s’émerveille de la beauté de la nature. C’est un véritable enchantement pour les yeux de voir que tout est relié. Les plantes communiquent entre elles et le règne animal, lui, est conçu pour que tout fonctionne de manière cyclique. Aujourd’hui tout est un peu déréglé, mais à la base, c’est un environnement qui s’autosuffit, qui prospère de façon magique. Ce qui me plaît dans ma démarche, c’est de raconter des histoires liées à cet environnement. Je suis actuellement en train d’écrire un livre dans lequel je raconte toute l’histoire de mes premières créations. Mon but est de faire croire que ces créatures existent, dans nos environnements, mais que nous sommes passés à côté d’eux. C’est un livre qui sera destiné aux enfants comme aux adultes, avec pour seule mission de faire rêver.

 

“Mon but premier est de créer le plus possible. Quand je ne crée pas, je suis frustrée. C’est un besoin naturel.”

 

Une ode à la fragilité

 

Derrière la démarche d’Eva, se cache une sorte d’hymne à la délicatesse mettant en parallèle la vulnérabilité du processus de création et la beauté de la nature. Pour l’artiste, les risques de détérioration font partie du cycle de vie d’une œuvre et permettent de raconter davantage d’histoires lorsqu’ils surviennent. Les créatures sont vivantes. Nous sommes dans une relation pleinement consciente du danger, une certaine lucidité envers le temps qui passe où l’imprévisible est adoubé, accepté et immortalisé.

 

Eva : Ça m’est déjà arrivé de casser des scorpions par exemple ou les ailes de la libellule. Dans ces cas-là, je m’oblige tout de suite à ne pas être triste. Je suis consciente que ça représente des heures de travail mais je me dis que l’accident fait partie de la pièce, que c’est un passage obligé, aussi bien dans le processus de création que dans la vie elle-même. Une fois, j’étais en train de finaliser le Siamoiseau (deux têtes d’oiseaux sur un même corps soclé sur une machine à coudre) quand mon chat s’est amusé à lui croquer l’un des becs. Je l’ai réparé en laissant visible la restauration, qui témoigne de cet accident. Quand je fais les assemblage, je fais en sorte qu’aucune jonction ne soit visible. Mais si une chimère est cassée après avoir été finalisée, je trouve que ça raconte une histoire. C’est un peu la même chose dans mon travail au quotidien. Quand je ne suis pas dans mon atelier personnel, je suis mouleur-staffeur dans un atelier à Saint-Denis qui fait des reproductions d’Objets d’Art. Lorsqu’on moule une statue ancienne, on ne va pas préalablement restaurer la surface abîmée de la pierre qui a subi les effets néfastes de l’érosion, ce serait modifier son histoire. On ne se permettra jamais de remettre des bras à la Vénus de Milo ! J’ai un peu cette loi en tête pour mes œuvres. S’il y a réparations, elles sont perceptibles, les accidents font partie de la vie.

 

 

 

 

D’entrée peu rassurés par les chimères recomposées qui peuplent la chambre d’Eva, nous ressortons conquis par la fantaisie du projet de la jeune femme. Loin de l’aspect étrange que cette pratique peut potentiellement dégager, c’est la poésie et l’originalité de la démarche qui nous ont convaincu.

 

Certes, la liste des ingrédients pour élaborer des potions magiques est immense : ailes d’oiseaux, os de cerfs, os de loups, os de renards, plumes, crustacés et autres. Cependant,nous en sommes sûrs, Eva Chettle n’est pas une sorcière entourée de monstres mais bel et bien une aventurière chevronnée, une exploratrice intrépide, une magicienne des temps modernes.

 

L’espace d’un instant, nous balayons l’atelier du regard, comme pour essayer d’entrevoir un futur proche. Sur les planches de bois, une montagne de projets en cours se dessine. Les chimères, encore à l’état embryonnaire, attendent sagement leur nouvelle vie dans des boîtes en cartons. D’après nos sources, les prochaines créatures seront plus volumineuses, plus impressionnantes : deux toucans, un tricératops, un cerbère, un dragon… De quoi garder un œil attentif sur le travail d’Eva.